Rocé : Un homme dans la ville !

Publié le par Orbeat

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Quatre ans que les inconditionnels de Rocé attendaient sont retour. Après « Identité en Crescendo » en 2006, Rocé maintient le cap d’une volonté constante de changer toujours d’univers. Après avoir côtoyé le jazz avec son précédent opus, il revient à un style plus rap, mais toujours aussi réfléchi avec « L’Etre humain et le réverbère ».

 

L’être humain est le fil conducteur de ton album. Est-ce que l’on peut te considérer comme une sorte de sociologue du rap ?

Je ne sais pas. Ce que j’essaie de faire avant tout, c’est de la musique. C’est vrai que je m’efforce d’écrire des textes assez fouillés et réfléchis, avec des lignes directrices clairement définies. Mais, contrairement aux sociologues, je ne vais pas pour autant faire un travail de recherche pour cela. C’est plutôt du registre de la simple analyse personnelle !

Tu sembles pourtant faire pas mal référence à Guy Debord, en parlant de la société du spectacle (cf "Si peu comprennent")…

Je n’y fais pas référence directement. Certes, il y a des parallèles envisageables que beaucoup on d’ailleurs fait, mais je ne m’en étais pas inspiré. Ce sont des proches qui m’ont fait remarquer que certains thèmes que j’abordais étaient similaires. Ce n’est qu’ensuite que j’ai pris le temps de le lire. C’est un livre qui m’a effectivement touché, mais que j'ai pas utilisé comme base d’inspiration.

Le rapport aux médias est un des principaux axes d’analyse de ce livre… Quelle relation entretiens-tu avec eux et quel regard portes-tu sur eux ?

Je pense qu’il est devenu presque impossible pour un média de travailler de manière indépendante et objective. Je ne généralise pas, mais j’ai le sentiment que la plupart des personnes qui travaillent dans les médias ne sont là que pour rendre des boulots qu’on leur a demandé, sans prendre le risque d’une prise de position. Les prises de positions, lorsqu’elles sont affichées, tirent malheureusement souvent sur des préjugés. Les médias sont devenus des sortes de chiens de garde de la société, de par leur complaisance avec le pouvoir et de par leur immobilisme face à la situation dans laquelle nous sommes.

Est-ce cela qui explique une certaine discrétion médiatique de ta part ?

A vrai dire, oui et non. Je reconnais aussi qu’il y a pas mal de choses que l’on ne me propose pas. On ne m’a jamais proposé d’aller chez Zemmour et Ruquier, par exemple. Je fais partie d’une catégorie d’artistes qui ne sont pas considéré comme "grand public". Donc, ma discrétion elle ne vient pas que de moi. Ensuite, cela me donne à réfléchir, car il y a beaucoup d’émission dans lesquelles je n’irai pas, même si l’on m’y invitait. Je pense de toute façon, qu’il n’y a pas réellement de programmes musicaux adaptés à des artistes comme moi. Les émissions musicales sont, en générale, des plateformes mises en place pour des univers tout autre que le rap. Une émission comme Taratata, par exemple, est très axée rock/pop/folk. Si le choix d’inviter un rappeur indépendant et un rockeur indépendant se présente, la priorité sera toujours donnée au rockeur. Malgré l’image que l’on en a, une émission comme Taratata est très stéréotypée. Les seuls et rares rappeurs qui y sont invités sont forcement des rock stars du rap. Pour ma part, je ne fais pas de musique pour devenir une rock star du rap !

Expliques-moi ce titre « L’être humain et le réverbère »…

Ce titre est un peu une pique à l’être humain. Car j’ai le sentiment que l’être humain n’éclaire que les deux rues qu’il connait, tout en ayant la prétention d’éclairer le monde. Aujourd’hui, tout le monde se déplace et peut potentiellement faire le tour du monde. Sauf que tout le monde revient généralement aussi bête qu’il est parti, puisque personne ne fait réellement l’effort de sortir de ses préjugés. C’est une posture que nous avons malheureusement tous inscrit en nous. Nous sommes tous accrochés à notre réverbère, qui n’éclaire quasiment rien, tout en croyant tout connaître du monde. Mais je pense aussi que c’est la société qui veut ça. Tout va trop vite. Et malgré cela, nous sommes censés être toujours sûrs de nous. Donner l’impression de toujours tout comprendre et de tout connaître. La société donne le sentiment qu’une telle maîtrise est possible, grâce aux médias justement, alors que ce n’est qu’un leurre. D’un point de vue littéraire, on nous impose des espèces de classiques qu’on doit lire. Du point de vue de la musique c’est pareil, on nous impose la musique qu’il est soi-disant essentiel de connaître. Et du coup, on n’a jamais le temps d’aller chercher dans d’autres savoirs. Et la plupart du temps, on ne sait même pas où les chercher. De fait, on fini tous pareil, avec le même genre de connaissances, qu’on nous a demandé d’ingurgiter. Voilà pourquoi j’ai écris ce titre et j’ai appelé mon album comme cela.

Revenons sur ta carrière. Tu as sorti en moyenne un album tous les quatre ans. Comment expliques-tu ce cycle ?

C’était vraiment un pur hasard. Personnellement, ce rythme me convient, mais c’est vrai que quatre ans c’est long et j’espère que l’écart va se rétrécir avec le temps. Cela tiens au fait qu’à chaque album, j’essaie de faire quelque chose de vraiment différent. Entre mon premier album qui est très rap et très spontané dans l’écriture, le deuxième qui rentre dans free jazz et ce troisième qui est de nouveau rap mais avec une écriture plus accrocheuse, j’essaie de prendre le temps d’écouter, d’apprendre et de réfléchir. Ce n’est pas si simple de passer d’un style musical à un autre. Je ne veux pas que les gens m’assimilent à un genre et m’y enferment.

ROCE Presse 3 (Jair Sfez)T’es-tu sentis enfermé dans cette image de "rappeur/jazzman/intello" qu’avait véhiculé notamment l’album « Identité en Crescendo » ?

Non pas vraiment. Je ne pense d’ailleurs pas que cela est été vraiment le cas. Les gens pensent assez facilement que changer de style représente uniquement un moyen d’échapper à cette crainte de l’enfermement. C’est un peu vrai. Mais c’est surtout et avant tout une manière de m’amuser. Aux Etats-Unis cette question ne se pose même pas. Je pense qu’un Jay-Z, un groupe comme The Roots, ou un rappeur comme Talib Kweli vont se permettre entre deux albums de sortir un street cd ou même de prendre une direction totalement différente d’un album à l’autre sans pour autant être étiqueté de rappeur/jazzman/intello. Ils montrent simplement qu’ils aiment la musique et qu’ils savent s’amuser avec. Pour moi faire un album différent, même tous les quatre ans, c’est une façon de partir dans un délire plutôt que de m’échapper d’un autre.

Quelle place occupe chacun de tes albums dans ta discographie ? Quel regard portes-tu sur chacun d’eux ?

Mes albums ne sont pas une suite ou une continuité. Ils sont vraiment différents. Du coup, on ne peut pas vraiment parler d’évolution. Et c’est ce que j’apprécie. J’apprécie mon premier album « Top départ » pour le flow et la spontanéité que j’avais mis dedans. Le deuxième album « Identité en Crescendo » était plus fouillé au niveau des textes. Il y avait eu aussi un vrai travail pour faire rimer les textes avec les sonorités. Pour ce dernier album, je pense avoir réussi à faire prendre une bonne mayonnaise de poésie et d’énergie. Ce n’est pas si évident et c’est pour ça que j’en suis assez fier. Il y a aussi quelque chose que je tiens à souligner, au risque de choquer un peu : c'est que je n’ai pas peur de décevoir des gens à chaque album et de perdre une partie de mon public. Car, je sais que je vais en conquérir une autre. C’est surtout un signe fort qui me fait me dire que j’ai bien réussi mon changement de délire. Ce n’est certes commercialement pas très conseillé, mais c’est ce pour quoi je fais de la musique. Pour ne pas rester enfermer !

Dans le titre "Appris par cœur" (cf « Identité en Crescendo »), tu disais : "Sortir le rap de l'enfance tel est mon rêve d'enfant". Aujourd’hui tu écris : "Ne le prenez pas comme une insulte, mais je suis le seul trentenaire à rapper comme un adulte"… Tu trouves encore que le rap manque de maturité ?

Pour moi le rap était plus mature lorsqu’il est né il y a plus vingts ans qu’il ne l’est aujourd’hui. Et c’est là toute sa complexité. En France, lorsqu’il est arrivé à la fin des années 1980, il a été mature en a peine quelques semaines. Les rappeurs de l’époque avaient une conscience politique hyper aiguisé. Tu écoutes les premiers textes d’NTM ou de Minister Amer, ça te retourne le cerveau. Aujourd’hui, on a beau brailler du rap hardcore à tout va, ça ne retourne pas le cerveau. A l’époque, il y avait de la rhétorique et une vraie recherche de vocabulaire. Aujourd’hui, textuellement parlant, j’ai l’impression que les rappeurs, les anciens y compris, se foutent de la gueule des jeunes qui les écoutent. J’ai l’impression qu’ils ont le sentiment d’avoir atteint leur objectif et qu’ils n’ont plus d’efforts à fournir. Ils se disent : « mon public est jeune et je dois être dans le coup ». Or, ce n’est pas ça être dans le coup. Ce n’est pas prendre les gens pour des cons en parlant en langage sms ou en balançant le plus grand nombre de conneries possible pour faire peur à la ménagère de moins de 50 ans. Non, c’est être capable de faire de la musique pour les jeunes sans pour autant penser qu’il faille descendre son niveau d’écriture pour les aider à moins réfléchir !

On sait que le rap français s’inspire du rap américain. Donc, est-ce la faute aux Etats-Unis ?

Non, car aux Etats-Unis, même si tu as des 50 Cent ou des Lil’Wayne qui vont faire des trucs hyper ghetto et ultras clichés, tu auras quand même des The Roots, des Chuck D, des Mos Def, des Common, des De La Soul et encore bien d’autres qui vont contrebalancer. Aux Etats-Unis, ils ont cette chance d’avoir aussi des gens qui font du rap, et là-bas ça s’appelle de la musique. En France, j’ai l’impression qu’il y a le pire d’un côté et une espèce de flottement de l’autre. Et pas grand-chose d’autre finalement. Et c’est dommage.

Et tu te situes où ?

Je ne sais pas vraiment. C’est plutôt au public de répondre à cette question. J’essaie simplement de faire ce que j’estime être du rap, et donc de la musique.

ROCE-Presse-3--Jeanne-Dubois-.jpgCôté écriture, où puises-tu ton inspiration ?

Un peu partout. Cela peut être aussi bien dans des livres, des films, dans l’actu ou même dans la rue. J’essaie de faire en sorte que quoi que je vive, quoi que je fasse, cela puisse jouer sur la corde sensible et me servir. C’est toujours une question d’état d’esprit. Il faut ouvrir les yeux et les oreilles et  savoir quand se laisser ou non imprégner. Car il y a ce qu’on choisit et ce qu’on ne choisit pas. Quand tu marches dans la rue et que tu vois une pub qui t’énerves, tu ne le choisis pas. Quand tu es installé confortablement avec un bon bouquin en écoutant un bon disque, ça tu le choisis. L’inspiration vient aussi de sa capacité à savoir faire le tri entre ce qui va t’agresser ou au contraire te donner une bonne raison de respirer.

Et côté production ?

C’est pareil, j’essaie vraiment d’être une éponge. Je vais privilégier l’écoute de grands noms du son comme Hendrix, Herbie Hancock ou des groupes de rap comme Gang Starr ou tous ceux que j’ai cité plus tôt. Mais j’aime aussi écouter des artistes moins connus. Je vais autant m’inspirer du rock que du jazz, que de la soul ou encore blues. Mais j’aime la musique aussi pour son grain. Un disque des années 60 ne sonne pas comme un disque d’aujourd’hui. La musique change, prend des virages et c’est ça qui est magique !

 

Puisqu’on parle de production… Où en sont tes rapports avec DJ Medhi ? Vous envisageriez de collaborer à nouveau ensemble ?

On est de bons amis. On se voit encore assez régulièrement. D’un point de vue musical, il est allé vers un délire et je suis allé vers un autre. Mais comme chacun évolue, il est possible que l’on se recroise dans le futur et que l’on collabore de nouveau ensemble. Tout reste ouvert.

Le seul featuring de l’album est assuré par Hayet, qui est une jeune artiste plutôt rock. Pourquoi elle ?

J’aime aller chercher des artistes qui vont surprendre, plutôt que la grosse tête d’affiche du moment. Sur mon second album, j’ai fait intervenir le saxophoniste Archie Shepp ou le trompettiste Jacques Coursil, par exemple. Archie Shepp parce que c’est un génie et que je ne comprenais pas pourquoi aucun artiste rap n’avait pensé à travailler avec lui. Jacques Coursil parce qu’il est aussi super talentueux mais qu’il ne sortait plus d’album. Quand j’ai découvert Hayet, je l’ai tout de suite trouvé intéressante dans ses prods assez violentes que dans sa manière de poser. C’est elle qui a assuré la prod du morceau et je trouve finalement que c’est la plus violente en termes d’énergie. Je ne voulais surtout pas qu’elle fasse la potiche à faire les chœurs avec des violons un peu mielleux derrière. Le morceau est, pour moi, l'un des plus réussi et c’est ce qui est intéressant.

A une époque tu faisais aussi dans le scénario ("The Funk Hunt", production Kourtrajmé)… Il y a eu d’autres expériences depuis ? Tu comptes un jour la réitérer ?

Non, depuis j’écris dans mon coin. J’ai des petites idées de courts-métrages qui me trottent dans la tête. J’aime l’idée d’appréhender différents formats, car cela te permet de voir les choses sous différents angles. Mais je laisse mes idées de côté pour le moment. Je ne veux pas mettre la charrue avant les bœufs. En plus, je mets déjà quatre ans à sortir un disque, si en plus je me mets à faire des films, tu imagines (rires).

Pour finir, quelle serait ta citation favorite ?

« Les hommes aiment avoir une vie de chien avec des os d’excellente qualité ». Je ne sais plus d’où je sors cette phrase, mais elle m’a marqué et j’y ai trouvé du sens. C’est l’essentiel (rires) !

Propos recueillis par Augustin Legrand

Crédits  photos : Jeanne Dubois & JAIR SFEZ 

 

Tracklist :

roce-l-etre-humain-et-le-reverbere-cover.jpg1 - Carnet de voyage d'un être sur place

2 - Le savoir en kimono

3 - Mon crâne sur le paillasson

4 - L'être humain et le réverbère

5 - Le cartable renversé

6 - De pauvres petits bourreaux

7 - Les singes

8 - L'objectif

9 - Des questions à vos réponses

10 - Jeux d'enfants

11 - Si peu comprennent

12 - Au pays de l'égalité

Publié dans Interviews

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